Militantisme nationaliste, carrières professionnelles et répression

Militantisme nationaliste, carrières professionnelles et répression

Si l’on parle souvent, et à juste titre,  de la répression policière et judiciaire subie par les militants dont trop nombreux sont encore en prison ou recherchés, la répression en Corse peut aussi revêtir des aspects méconnus et émaner d’horizons parfois surprenants !

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Aujourd’hui, il est de bon ton de pointer du doigt les dérives de certains militants nationalistes ou ex-nationalistes qui ont “fait leurs affaires” pour discréditer la question nationale corse. Si certains, profitant des critiques justifiées parfois des dérives de la clandestinité et de l’action armée au fil des ans, n’hésitent pas ou n’ont pas hésité à jeter le bébé avec l’eau du bain, il est aussi de bon ton pour d’autres de se dire nationalistes sans même jamais avoir été au quotidien aux côtés des nationalistes sur le terrain (voir soirées devant les commissariats ou gendarmeries ou autres mobilisations dans la rue) se contentant de voter ou soutenir au mieux des listes nationalistes lors de certaines élections, l’objectif non avoué pour certains d’entre-eux étant surtout de voter contre x ou y des listes adverses, avec lesquels pourtant ils ont eu longtemps des affinités, ou tout simplement en fonction d’intérêts personnels ponctuels.

Aujourd’hui le militantisme a changé, au mieux a évolué diront certains, car contraint de s’adapter à la “nouvelle Corse”, quitte à jeter aux orties les principes et les fondements d’une lutte de 40 ans. C’est ainsi que petit à petit, la notion de conflit entre l’Etat français et la Corse s’estompe au profit d’une revendication revêtant les oripeaux d’une démarche souvent politicienne s’inspirant trop des pratiques de la droite et la gauche traditionnelles françaises que le mouvement national a toujours combattues, oubliant que l’objectif  était de détruire le système en place, colonial et claniste, pour créer les conditions d’une réelle émancipation du peuple corse en lui donnant les moyens de retrouver tous ses droits de peuple libre sur sa terre.

Aujourd’hui, beaucoup de « militants », nouveaux ou non, font même rimer leur plan de carrière et leur militantisme, leur permettant de gérer au mieux leur vie professionnelles et leur « engagement politique » qui peut ainsi leur ouvrir nombre de portes électorales ou professionnelles.

Si l’on parle souvent à juste titre de la répression policière et judiciaire, il est une répression dont on parle peu et dont modestement je voudrais témoigner, celle des difficultés occasionnées à un militant  dans sa carrière dite « professionnelle ».

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Ayant depuis les années 70, subi nombre d’aléas qui ont rendu souvent difficile ma recherche d’un emploi découlant de ma volonté de travailler chez moi, tout en menant une vie militante qui m’a par ailleurs  occasionné d’autres soucis, ma vie « professionnelle » dans mon pays n’a rien eu d’un long fleuve tranquille  et j’ai trouvé sur ma route nombre d’obstacles et d’oppositions, souvent émanant de responsables de l’Etat que je contestais, mais aussi hélas de Corses, et parfois aussi, ce qui est plus dur à digérer, de nationalistes ou prétendus tels, voire d’individus ayant profité des engagements nationalistes au sein de structures diverses que la lutte avait permis d’arracher et de mettre en place contre vents et marées..

En 1975, ayant obtenu une maîtrise en droit, alors que je suis inscrit en Master de doit, suite à mes activités politiques (ARC) et syndicales (CSC) je suis exclu de l’université de Nice par le Tribunal supérieur de l’enseignement supérieur de Paris à la demande du Recteur de l’époque, Davril, la Corse faisant alors partie  du Rectorat de Nice. Surveillant d’internat, suis muté en Corse. Le directeur du Collège Finosellu à Aiacciu où je me présente pour occuper mon poste, m’annonce que mon emploi m‘est retiré.

Je postule à des postes d’enseignant dans divers organismes (FOL, Chambre des métiers..) et alors que des fiches de postes sont publiés dans les journaux corses, faisant appel publiquement à des candidatures sur de tels postes, on me répond chaque fois, quand on daigne me répondre qu’il n’y pas d’emplois vacants.

Drant l’été 1976, je suis employé chez Hachette. Des incidents avec des CRS au cours d’un affichage de l’UPC me conduisent en garde à vue… et mon contrat n’est pas renouvelé.

En 1976-77, je suis éducateur pour jeunes délinquants dans le cadre d’une expérience-pilote, (18 mois en appartement avec une quinzaine de jeunes délinquants et prédélinquants) grâce à Henri Filippi, un membre de l’UPC (ex-ARC-Autonomistes), qui prend sur lui de me faire embaucher. Mon contrat n’est pas renouvelé sur injonction du Préfet E. Riolacci qui fait alors la “chasse aux séparatistes”..

En 1982-1985, je suis moniteur de formation, intervenant dans des stages d’insertion, coordinateur de stage d’insertion, puis durant 18 mois éducateur dans un centre de prise en charge pour drogués. Je suis ensuite journaliste (à mi-temps) au Ribombu durant trois ans.

En 1989, je suis, grâce au STC (Syndicat nationaliste) et mon ami P. Paldacci, embauché comme moniteur-enseignant dans une structure de formation qui intègre l’Association pour la formation professionnelle pour adultes. J’y deviens, après avoir passé des Essais professionnels à Paris, Chargé des ressources humaines à mi-temps, avec pour perspective à terme un temps complet.

En 1994, suite à la tentative d’assassinat dont je suis victime, je pars en congé d’invalidité jusqu’au 31 décembre 1997. A mon retour, je découvre que mon poste a été supprimé et je suis même rétrogradé (de la classe 11 à la classe 8). Soi-disant les statuts de l’AFPA ayant été modifiés, j’aurais sans m‘en rendre compte, donné mon accord en signant les nouveaux statuts sans m’apercevoir que je supprimais moi-même ainsi ma fonction au sein de l’AFPA corse !!

Suite à cela, avec le STC, nous entrons en grève, près de deux mois. Mais c’est alors la période immédiate (mars 1998) suivant l’assassinat du Préfet Erignac et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’alors les nationalistes, et à plus forte raison ceux qui passent pour des responsables, ne sont guère en odeur de sainteté. Les portes se ferment, y compris pour un conflit syndical, à l’image de celles de l’Inspection du travail ou des Prud’hommes. Avec mes camarades grévistes, nous sommes expulsés par la force de la Direction de l’AFPA que nous occupions depuis deux mois et nous perdons le conflit. Les salaires ne seront même pas payés durant les deux mois suivants… A la manœuvre, soutenue par Paris et la Préfecture, les directeurs corses de l’AFPA.

Résultat, je vais rester au placard 10 ans, sans aucune perspective d’évolution de carrière (à mi-temps), sans aucun avantage comme tous les autres salariés y auront droit, sans aucune formation, pourtant obligatoire et de droit pour chaque salarié, sans aucune responsabilité, sans aucun travail malgré les relances auprès des diverses instances de l’AFPA régionales et parisiennes, des autorités préfectorales ou de l‘Inspection du travail,  des syndicats français dans les instances nationales de l’AFPA (CCE) alertées par dossier avec accusé de réception chaque année durant 10 ans .. et sans aucune réponse de quiconque par rapport à ma mise au placard.

A partir de 2009, je réussirai à négocier un emploi à temps complet et je me retrouverai …. intervenant dans des formations de facto formations pour “illettrisme ou analphabétisme” suivies par des salariés « étrangers » dont la plupart ne savent même pas parfois écrire leur nom.

En 2007, je demande à l’Institut d’Etudes Politique d’Aix en Provence une validation de ma Maîtrise de droit pour pouvoir m’inscrire en Doctorat de Sciences politiques. Le responsable de la filière Science politiques d’Aix refuse ma demande et donc mon inscription.

Je m’inscris alors en Master d’histoire à Corté. Je suis heureux de voir que le Professeur Jacques Thiers me fait part de « son plaisir » à m’accueillir dans cette université que j’avais, dixit, par mon engagement avec d’autres, contribué à imposer à l’Etat et aux politiciens corses d’alors qui n’en voulaient pas. Ce sera d’ailleurs le seul des responsables de cette Université à avoir cette attention, d’autres ne l’eurent pas. Je ne pus alors m‘empêcher de me rappeler que lors des cérémonies organisées en grande pompe pour les 20 ans de l’Università di Corti, si certains comme moi, avaient été oubliés au plan des invitations, d’autres qui avaient combattu l’idée de toute université dans l’île étaient au premier plan, invités d‘honneur. Je réussis néanmoins à bien travailler (Major de ce Master d’histoire).
En 2008, le responsable de Science Politique ayant changé à Aix en Provence, et le nouveau responsable, Mr Daniel Louis Seiler, s’avérant être le professeur que j’avais sollicité l’année précédente pour qu’il accepte de diriger me recherches, je pus m‘inscrire en Science Politique à Aix en Provence.

En juin 2011, j’obtins mon doctorat de Science Politique comparée (Mention très honorable avec Félicitations à l’unanimité du jury) sous la Direction de Mr Daniel Louis Seiler qui dans son discours pointera du doigt les difficultés que m’avaient faites son prédécesseur en refusant mon inscription en 2007. Ma thèse traitait  d’un sujet pour le moins sensible : « IRA, ETA, FLNC, analyse comparée ».

Dans la foulée, je fis acte de candidature à l’Université de Corté pour des interventions en Sciences Politiques. On ne me répondit même pas.

En 2013, je demandais par lettre à l’Université de Corté de m’accorder un « Statut de chercheur associé » pour pouvoir continuer des recherches sur le sujet abordé dans ma thèse. J’ai d’ailleurs depuis publié un ouvrage traitant des années 2011 à 2015 en élargissant mes analyses à d’autres nations sans états (Catalogne, Pays de Galles, Ecosse, Bretagne,..) et quelques articles dans des revues (Politeia, Monde Diplomatique..). Après plusieurs mois d’attente, et une relance, arguant d’une “perte de ma demande”, Mme A. Maupertuis me répondit que cela n’était pas possible pour diverses “raisons administratives”.

Heureusement, mon nationalisme ne s’est pas arrêté à de telles tracasseries, même si certains agissements sont parfois difficiles à dépasser, et je n’ai jamais cessé pour ma part d’œuvrer, avec mes moyens et mon engagement,  à créer les conditions d’une réelle prise en compte du problème politique corse, car pour moi les droits du peuple corse sur sa terre ne sont pas négociables et chacun à son niveau et avec ses moyens doit contribuer à les imposer.

Mais je voulais cependant rappeler certaines réalités parfois méconnues..

Pierre Poggioli

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