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La Corse en deuil

 #Dolu-A Corsica in dolu-La Corse en deuil-Edmondu Simeoni s’hè spintu sta mattina/Edmond Simeoni s’est éteint ce matin à l’hôpital d’Aiacciu-Ses obsèques auront lieu lundi 16 décembre en son village de Lozzi-Haute-Corse 

Edmond Simeoni, l’homme d’Aleria, s’est éteint

Éternel militant politique dont le combat aura duré plus d’un demi-siècle, celui qui incarne les événements d’Aleria en août 1975, est décédé à l’âge de 84 ans ce vendredi à Ajaccio des suites d’une maladie. « Il s’est éteint tranquillement auprès des siens ». Edmond Simeoni, qui souffrait de problèmes cardiaques depuis le début des années 80 était hospitalisé en soins intensifs à l’hôpital d’Ajaccio depuis le weekend dernier.

Avec sa disparition une page de l’histoire moderne corse se tourne.
Sur twitter, sur son blog, « Edmond » ne manquait jamais une occasion de commenter l’actualité. Précarité, relations avec l’Etat, l’actualité en Corse, sur l’Hexagone ailleurs dans le monde… rien ne lui échappait même à 84 ans.

Il était marié, son épouse Lucie, compagne infatiguable de tous ses combats, militante communiste, issue  d’une famille juive polonaise installée en Alsace, père de deux fils, Marc et Gilles, actuel Président de l’Exécutif de la Collectivité de Corse, et grand-père cinq petits-enfants.

Né le 6 août 1934 à Corte en Haute-Corse et élevé à Lozzi (Haute-Corse) médecin gastro-entérologue, il se présentait sur son site internet, sur lequel il commentait quotidiennement l’actualité, comme un « défenseur du peuple corse », « passionné de la famille, de la médecine, du sport, de la politique » et souffrant d’une « allergie grave à l’injustice« .

Engagé dans la lutte d’émancipation de la Corse depuis 1961, participant à toutes les mobilisations régionalistes durant ces années-là  (tentative d’utiliser l’Argentella comme centre d’expérimentation nucléaire, luttes contre les clans et la fraude électorale, défense de l’économie corse et des Corses, défense de la terre et des agriculteurs corses, Boues rouges) ayant rejoint son frère Max qui avait fondé l’ARC en 1967.

Le 21 août 1975

Militant inépuisable de la cause corse,  il sera au cœur des évènements  d’Aleria en août 1975, occupant avec une vingtaine de militants de l’ARC (créée en 1967)  armés de fusils de chasse une cave agricole près d’Aléria pour dénoncer l’attribution par l’Etat de terres viticoles aux Rapatriés d’Algérie.

L’occupation se termine dans l’affrontement : Deux gendarmes tués et un blessé grave (Pierrot Susini) parmi les occupants qui entendaient dénoncer « le scandale de la chaptalisation et la politique injuste de l’Etat au profit des rapatriés d’Algérie et au détriment des jeunes corses».

Une semaine après l’ARC est dissoute en Conseil des ministres, et Bastia connait une nuit d’émeutes, qui se solde par un  mort d’un CRS et 18 blessés parmi les forces de l’ordre. Bastia est quadrillée par les forces de réresion des blindés occupant la ville durant toute la nuit, tandis que de nobreuses interpellations seront opérées.

Le discours de Corté

Son discours prononcé à Corte (Congrès de l’ARC, devenue autonomiste) quelques jours auparavant sera analysé comme un discours de rupture..   Face à la fermeture affichée du gouvernement,  il affirmera à la tribune le 17 août 1975 sous un chapiteau bondé : « L’ARC peut offrir aujourd’hui au peuple corse, avec l’esprit de sacrifice au service d’une cause sacrée, la liberté et le sang de ses militants ».
Ses propos prémonitoires allaient se vérifier quelques jours plus tard à Aleria puis durant 40 ans, après la création du FLNC.

Il avait été condamné en juin 1976 à cinq ans de prison dont trois ferme pour les événements d’Aléria. Après Aléria, Edmond Simeoni  regrettera notamment la mort des deux gendarmes lors de l’assaut d’Aleria pour prôner de manière exclusive la lutte démocratique.

Elu à l’Assemblée de Corse

Après sa sortie de prison en janvier 1977, il avait été élu en août 1982 à la première Assemblée de Corse, avant de subir un premier infarctus et le premier d’une série de pontages coronariens.

Elu en 1983 conseiller municipal de Bastia, puis plusieurs fois à l’Assemblée de Corse, il ouvrira la voie à une autre génération bien des années plus tard. Celle empruntée par son fils, Gilles – à la tête d’une union de la famille nationaliste– après avoir mis fin à la dynastie des Zuccarelli en remportant l’élection municipale de Bastia en 2014- , qui détrônera Paul Giacobbi en décembre 2015 plaçant pour la première fois l’union nationaliste à la tête de l’Assemblée de Corse. Il fera d’ailleurs un discours au soir de la victoire dans les rues de Bastia. 
Le père, toujours militant et au commentaire avisé, suivra de près le parcours de son fils. Il restera actif au sein de Corsica Diaspora, le réseau des corses de l’extérieur qu’il a crée en 2004, auquel il croyait beaucoup pour développer l’île.
La dernière reconnaissance pour le militant, c’était le 28 novembre de cette année avec le remise du prix Coppieters des mains du président Catalan Roger Torrent « pour son engagement politique ayant contribué à l’émancipation du peuple corse ».
L’homme, le militant infatigable de la cause corse, est, au-delà des clivages, considéré ( avec son frère Max) comme le père du nationalisme moderne, il fait indéniablement partie aujourd’hui de l’histoire de la Corse.

Edmond Simeoni en quelques dates…

Né en 1934 à Corte, il milite dès les années 60 pour la défense des intérêts de la Corse. Pendant ses études de médecine à Marseille il rencontre Lucie, qui deviendra son épouse et la mère de ses deux enfants Marc et Gilles Simeoni. Il aura ensuite 5 petits-enfants.

1960 : il crée l’Association des étudiants corses de Marseillepour protester contre l’expérimentation  nucléaire prévue en Balagne, à l’Argentella.

1965 :  il s’installe à Bastia comme gastro-entérologue et continue à militer.

1967 : il fait partie des fondateurs de l’Action Regionaliste Corse. L’ARC deviendra en 1973 Azzione per a Rinascita di a Corsica qui la même année s’oppose au déversement des boues rouges en Méditerranée. Il connaîtra alors la prison, après l’envahissement de a sous-Préfecture de Bastia

Août 1975, il mène l’occupation de la cave d’Aleria.

Janvier 1977, il sort de prison après un an et 6 mois de détention.

1977 : il participe à la création de l’Union du Peuple Corse – UPC.

1982 : élu avec avec 6 autres nationalistes à la première Assemblée de Corse.

1983 : il est élu conseiller municipal de Bastia. Un an plus tard, il démission après un infarctus.

1992 : il mène la coalition Corsica Nazione qui obtient 9 sièges à l’Assemblée de Corse mais démissionne dénonçant le poids trop important du FLNC sur l’union.

2004: il mène la coalition Unione Naziunale et obtient 17,34% des suffrages et 8 sièges.

2004 : Création de l’association Corsica Diaspora.

2018 : La dernière apparition publique d’Edmond Simeoni date du 24 novembre dernier lorsque celui-ci avait reçu à Ajaccio le Coppieters Awards 2018, un prix qui récompense une personnalité pour son engagement en faveur de la culture de la paix et du droit à l’auto-détermination des peuples d’Europe.

Edmond, homme exemplaire, de convictions et de terrain, précurseur, compagnon de route, conseiller empreint de sagesse et de sens des responsabilités, une figure emblèmatique pour notre génération et pour la Corse..  

“J’ai personnellement côtoyé durant de longues années l’homme et le militant, depuis l’époque de l’université de Nice, où il se déplaçait régilièrement pour nous voir et nous informer sur la situation politique dans l’île.. Je me souviens de nombre de ces réunions enflammées, où il nous conseillait, dans l’appartement niçois des parents de son épouse Lucie, ou les salles de la faculté. Nous n’avons pas  au fil des ans été toujours d’accord.. et la création du FLNC allait approfondir nos désaccords.. Mais, y compris durant ma vie au maquis, j’ai continué à le rencontrer souvent pour échanger et confronter nos points de vue.

Il était de l’ancienne génération et nous de la nouvelle génération, celle de 70.

A Aléria, il n’a pas voulu venir avec nous, quand nous avons franchi le barrage des CRS, préférant une reddition dans l’honneur pour assumer ses responsabilités. Un mois auparavant, nous avions critiqué l’ARC à l’AG du mouvement, (J‘avais alors  été suspendu de mes fonctions de responsable des jeunesau sein de l’Exécutif de l’ARC pour désaccord avec la ligne du mouvement). Mais, si nous critiquions depuis plusieurs mois la stratégie et les orientations du mouvement, nous ne formulions pas de critiques envers l’homme, tant nous le respections, et pour lequel nous avions tant d’affection. Il m’avait d’ailleurs peu après informé de ses projets quelques jours avant Aleria, et convié à y participer, désireux d’avancer et de ne pas se couper de la noivelle génération..

Par la suite, si nous fûmes souvent en désaccord politique, ce sera toujours dans le respect de chacun, les routes de nos deux mouvances s’étant séparées, avec la création du FLNC,  puis à nouveau rejointes… jusqu’au 13 décembre 2015, lorsque le mouvement nationaliste dans l’union, est devenu majoritaire à la Collectivité de Corse.

Aujourd’hui, nous sommes en deuil et la Corse est en deuil. C’est une perte immense, tant Edmond aura, par son engagement de toute une vie et ses combats, marqué de son empreinte l’histoire moderne de la Corse et des Corses. Avec lui, disparaît la figure politique corse la plus marquante des cinquante dernières années,  qui aura, par son exemplarité et ses engagements, profondément marqué notre Génération, la génération 70..

Mes pensées et condoléances émues vont à son épouse Lucie, à ses enfants, ses petit-enfants et à tous ss proches, avec une pensée particulière pour son frère Max Simeoni, le pionnier”

Pierre Poggioli.

 Edmondu, u babbu di u naziunalismu corsu mudernu- 

Rispettu, Riposa in Santa Pace

 

Dans le cadre de mes entretiens concernant ma thèse de Doctorat de Science Politique comparée, je l’avais interviewé en avril 2008 – Voici ces réponses

Le 4 Avril 2008

  1. a) Portrait

– Quelle était la situation politique dans le pays de votre enfance ?

Réponse : je me souviens de la politique locale car, mon père étant maire de Lozzi, la table était mise en permanence et très fréquentée par les parents et amis politiques ; j’entendais prononcer fréquemment les noms de Giacobbi et Gavini, les deux chefs de clans. Puis, à la fin de la guerre, il fut beaucoup question de la Résistance, du Général De Gaulle.

– Où et quand êtes-vous né ? De quel environnement socioculturel et familial êtes-vous issu ?

Réponse : Je suis né le 6 Août 1934 à Corté, Haute Corse. Ma mère, née Morazzani, étais à la Guadeloupe tandis que mon père et mes grands-parents, des gens modestes, étaient de Lozzi, village au pied du Cintu. Ma mère a entrepris, en 1946 des études de sage-femme et mon père qui exploita d’abord une laiterie, se reconvertit ensuite dans les assurances pour assurer la vie de la famille et notre éducation : nous étions trois garçons.

La Corse était, pour moi, celle des bergers, des liens familiaux et communautaires très étroits. La langue corse était véhiculaire et omniprésente. Les récits tournaient autour de la transhumance entre le Niolu et la Balagne, la vie rurale. A l’âge de cinq ans,  je suis allé à Francardu pour y suivre jusqu’à 10 ans la scolarité, chez ma tante et mon oncle Antoine Luciani, dans un climat familial chaleureux et avec un maître d’école d’exception, Monsieur Poli.

– Quels sont vos souvenirs d’enfance  les plus marquants liés à la situation politique ?

Réponse : J’avais huit ou neuf ans quand les troupes italiennes ont envahi la Corse. Une troupe motorisée, -les soldats portant une plume au chapeau-, avait traversé Francardu, puis y avait établi une garnison. J’étais surpris de comprendre leur langue et de constater notre ressemblance.. Le dénuement des soldats était tel qu’ils troquaient tout, y compris des armes, contre l’alimentation (œufs, volaille, légumes, farine de châtaigne…). Un jour à Lozzi, un jeune homme du village leur avait dérobé une paire de chaussures et il avait fallu la médiation de mon père pour éviter le pire. Je me souviens aussi des difficultés de l’alimentation et… du pain de maïs, immangeable, mais bienvenu.

Le jour de la Libération fut, à Bastia et dans toute la Corse, un jour de joie indescriptible, de soulagement..

– Comment s’est enclenchée votre prise de conscience politique ?

Réponse : Pendant mes études secondaires au Lycée de Bastia, je n’ai reçu aucune formation politique. Je pratiquais beaucoup le sport et je portais, comme la plupart des jeunes corses les marques d’une vie imprégnée par la religion, le culte de la patrie…. française, l’admiration de l’Armée, la méconnaissance de la vie politique et  économique, l’exaltation des valeurs morales.

A l’âge de dix-huit ans, en 1952,  je suis parti à Marseille avec des idées de droite. Deux après, j’ai connu Lucie, mon épouse, qui militait dans les Jeunesses communistes. La mue s’est faite très  lentement. Après « l’Indochine et l’Algérie françaises », j’ai découvert l’anticolonialisme, les luttes de libération, les injustices sociales. En 1958,  j’ai milité très activement pour le retour de Gaulle au pouvoir

– A quel moment êtes-vous véritablement entré en militantisme ?

– Quelle a été la réaction à votre engagement de votre entourage familial et amical ?

Réponse : Ma famille proche n’a pas été surprise et était très favorable, d’autant plus que mon frère aîné Max m’avait précédé dans l’engagement régionaliste avec la création du CEDIC et du journal Arritti. Dès 1960, j’ai créé, à Marseille, avec d’autres jeunes corses, l’Association des Etudiants Corses des Bouches du Rhône. Nous étions six cents cinquante étudiants et, dans le sillage du grand mouvement de protestation insulaire (contre le projet de suppression du chemin de fer de la Corse ou d’expérimentation nucléaire dans le massif de l’Argentella…) nous avons contraint l’Etat et plus particulièrement Michel Debré, Premier Ministre, au recul puis à l’abandon du funeste projet. Pour moi, l’enseignement fut clair : la large mobilisation, la détermination faisaient reculer même l’Etat. De ce premier engagement public, date ma participation aux luttes corses.

  1. b) Parcours militant

– Privilégiez-vous l’action publique et légale dans votre combat ?

– Que pensez-vous de l’action armée clandestine et de la violence politique ?

– Accordez-vous ou avez-vous accordé, à un moment donné de votre engagement, une place à l’action armée dans votre combat ?

Je privilégiais l’action publique dans mon combat, car j’avais déjà une formation médicale qui me poussait à la réflexion et à des choix rationnels. Il était évident que la seule issue était là, mais le verrouillage des urnes par le système claniste, la toute-puissance de l’Etat et de son complice, le système politique local, nous imposaient le choix de manifestations dures, totalement illégales, dès 1967. Ceci allait de pair avec un travail militant classique (tracts, recrutements, voyages vers la diaspora….) qui allait rapidement s’étendre à une nécessaire internationalisation (en direction du Pape, de l’Onu, des pays étrangers …).

Je pense que lorsque  les peuples sont soumis à une politique qui met en jeu leur existence propre, leur terre, leur culture, leur liberté, le recours aux armes est légitime, l’histoire du monde abonde d’exemples. Pour ma part, je n’ai jamais utilisé, sauf à Aleria en 1975, le recours aux armes. J’ai toujours pensé que la Corse rentrait dans la problématique de la décolonisation, mais l’évaluation des forces en présence, l’intransigeance de la France, le refus de la population de choisir cette voie, m’ont conduit à écarter le choix de la lutte armée, non pas parce qu’elle était infondée ou moralement contestable mais parce qu’elle était, pour moi,  sans issue.

– Avez-vous eu recours personnellement à la violence politique ? Dans quelles circonstances ?

J’ai eu, dans le cadre des mouvements auxquels j’ai appartenu,  très souvent eu recours à la violence politique, publique et assumée dans de très nombreuses manifestations, dès 1969. Celles du Fiumorbu, de Portu sont les plus connues puis celle des Boues Rouges en 1973 à Bastia, en 1975 à Aleria. En 1976, alors que j’étais emprisonné, j’ai été conjoint et solidaire de l’occupation armée et de la destruction de la cave d’Aghione par mon frère, le docteur Max Simeoni). En 1980 à Bastelica-Fesch (lors de l’interception des polices parallèles de Francia par nos militants), j’étais présent et actif, en particulier lors du dénouement de « l’Affaire-Bastelica-Fesch », qui a causé plusieurs morts. Chaque fois, cela a été rendu nécessaire par la situation de blocage, imposée par l’Etat.

En 1975,  Aleria, nous avons pris les armes compte tenu de l’enjeu – l’avenir de la terre corse et de son économie- et de la politique répressive de Paris mais aussi de l’inefficacité des moyens traditionnels de contestation. L’objectif  était de montrer, de manière ponctuelle, une détermination sans faille et l’aptitude à s’insurger devant des situations inacceptables. Le bilan fut lourd (deux morts dans les rangs des forces de l’ordre et un blessé grave chez nous) car Paris a choisi ce jour-là, pour réprimer, l’emploi de la force armée ( hélicoptères lourds, plus de mille hommes…). Nous avons suscité une prise de conscience du peuple corse et sur le plan international, la « question corse » avait désormais droit de cité.

– Comment concevez-vous les rapports de l’action armée avec les autres moyens de lutte, publics et légaux, ainsi que les relations entre organisations publiques et mouvements clandestins ?

Nous avons choisi une voie mixte pour émanciper la Corse : la contestation politique classique, accompagnée de manifestations, violentes en cas de besoin. Dans notre schéma d’émancipation nationale, il n’y avait pas de place pour un mouvement clandestin organisé. Ceci dit, nous avons pris acte de la naissance du FLNC, en 1976. Nous n’avons jamais méconnu le caractère patriotique de cet engagement et les lourds sacrifices consentis par les militants de la lutte de libération nationale. Ils ont notamment contribué à la prise conscience populaire et limité les dégâts sur le plan de l’aliénation de la terre. Globalement, l’évolution du FLNC puis des organisations similaires nées de scissions, qui n’ont pas su éviter le piège mortel des affrontements fratricides, a prouvé qu’il n’existait pas une voie militaire opérationnelle et crédible.

Il n’y a jamais eu de relatons organisées entre mouvement légal et mouvements clandestins mais nous avons dû fréquemment gérer des situations conflictuelles, sans jamais nous départir de la priorité de la lutte anti-colonialiste et du soutien aux prisonniers politiques.

– Avez-vous vécu dans la  clandestinité ? Avez-vous connu l’emprisonnement, l’assignement à résidence, l’exil ?

Je n’ai pas vécu dans la clandestinité, même si je me suis soustrait à la Justice pendant 10 jours après le sac de la Préfecture de Bastia en 1973  dans l’affaire des « Boues Rouges ». Par contre, nous avons eu à gérer la clandestinité de nombreux militants, recherchés par la Police et la Justice, au cours de multiples manifestations. Ainsi, par exemple, dans l’affaire de « Bastelica-Fesch, », en 1980, nous avons eu près de cinquante militants emprisonnés pendant six mois ou davantage et on imagine sans peine le nombre de ceux qui étaient en fuite.

J’ai été emprisonné pendant dix jours en 1973, puis pendant 17 mois en 1975, après l’affaire d’Aleria (condamnation à cinq ans de réclusion criminelle dont deux avec sursis, par la Cour de Sûreté de l’Etat en1976).

–  Avez-vous été confronté personnellement à des évènements qui ont occasionné le passage à la violence contre les Biens,  puis à celle contre les personnes ? Pensez-vous que certaines situations puissent justifier ce crescendo?

-Avez-vous été victime vous-même, ou vos proches, d’attentat contre vos biens ou votre personne ?

L’officine de « Barbouzes, Francia, créée en 1976, à l’initiative de l’Etat français, a infligé à nos militants, soixante-deux attentats dont certains particulièrement graves, à visée homicide. L’objectif était clair : on voulait nous entraîner sur le terrain de la confrontation frontale, armée où la guerre civile était garantie et notre défaite certaine. Nous avons utilisé les moyens, imposés par la légitime défense, dans un cadre politique (information, internationalisation en Europe ….) ; la réponse violente à de tels agissements fascistes est normalement la règle. Et cela d’autant plus qu’ils sont le fait de l’Etat, censé protéger les citoyens !!!

Ma mère, mes frères, moi-même avons subi des attentats matériels graves. A quelques reprises, j’ai risqué d’être éliminé mais nous avons solutionné les problèmes.

– Quels sont les moments les plus marquants de votre parcours militant ?

J’ai eu une vie militante tellement engagée et dense qu’il est difficile d’extraire des faits saillants ; cependant,  Aleria, puis la prison de 1975 à 1977, les attaques des Barbouzes de 1977 à 1981 et  Bastelica-Fesch émergent manifestement… mais aussi et surtout la réouverture de l‘Università Pasquale Paoli.

– Quels sont, selon vous, les tournants majeurs de l’histoire de votre propre organisation ou mouvement ? De votre lutte ?

La manifestation violente contre les Boues Rouges, à Bastia, en 1973, est une première en matière d’écologie, d’implication populaire, de retentissement international (démarche de José Stromboni à Beyrouth).

Le choix collégial d’utiliser les armes à Aleria en cas de forte répression, est à mon sens, un tournant décisif parce qu’il réveille le peuple corse et secoue la France, assume publiquement la rébellion armée, constitue une affirmation du fait national corse, induit un procès dont l’internationalisation met à nu la politique coloniale française dans l’île. Il contraint la France à engager – trop timidement-  des réformes et surtout à une évolution politique.

Je pense aussi que choix de participer pour la première fois au scrutin territorial avec l’Union du Peuple Corse, en 1982 – nous avons eu sept élus-  marque notre volonté de choisir la voie démocratique comme solution à la crise.

– Quel regard portez-vous sur les diverses divisions, scissions ou recompositions qui se sont produites au sein du mouvement  de libération en général et clandestin en particulier dans votre lutte ?

Réponse : Les divisions sont partout inhérentes aux luttes longues mais la Corse semble avoir une forte prédisposition à cette tare.  Simplement,  si on en juge par notre histoire, même la période paoline, de l’indépendance nationale (1755-1769) ne s’est pas déroulée dans un climat mythique d’unité.

Je pense qu’il existe un certain nombre de facteurs aggravants : le clanisme est une religion individuelle qui bannit tout intérêt collectif , la toute puissance de l’Etat interdit une victoire rapide du nationalisme et induit nécessairement une politique de factions antagonistes. Dans un Pays historiquement de précarité, détenir les attributs du pouvoir local est une garantie, de vivre, même modestement et de faire profiter le réseau familial des avantages du pouvoir, dus ou indus. Si on y ajoute les egos hypertrophiés qui sont une constante du comportement humain, on comprend les difficultés de l’île où la nécessité des regroupements, des recherches de complémentarités, des synergies est plus impérieuse qu’ailleurs, eu égard à la gravité de la situation.

Les divisions au sein de la famille nationaliste ont retardé la date de l’émancipation nationale qui est la priorité de toute la lutte, les autres choix (idéologiques, tactiques, ect) se plaçant en aval. De plus,  les affrontements fratricides ont généré inutilement trop de morts, trop de plaies, pour le seul profit de l’Etat.

Question : Quelles sont selon vous parmi les divisions, scissions, recompositions, les plus significatives et celles qui ont eu les  conséquences les plus importantes sur la suite des évènements ? Quelles  ont été leurs conséquences ?

Réponse : Initialement, la division entre le FRC et l’Arc était quasi inévitable car elle était idéologique.  Le FRC était à gauche et nous refusions cette distinction car, selon nous, elle était, en instaurant un clivage, préjudiciable dans notre démarche pour  convaincre les Corses. Elle n’eut aucun effet néfaste..

La création du FLNC en 1976 fut une date clé car elle a instauré le choix de la lutte clandestine. En nous enlevant le monopole de la lutte, elle a accentué la séparation entre combat réformiste et révolutionnaire et aggravé la répression de l’Etat, par le biais de la Cour de Sûreté de l’Etat. Elle a beaucoup freiné la progression de notre démarche car elle attirait la jeunesse mais aussi parce que nos adversaires et l’Etat ont fait un amalgame –intéressé- des deux luttes. Elle a servi de prétexte à la création de l’officine barbouzarde Francia. Elle a introduit la méfiance dans les deux camps, voire l’hostilité.

Puis le FLNC s’est divisé en « FLNC Canal historique et « FLNC Canal Habituel, avec une surenchère dans les attentats, progressivement, la haine s’est installée. La scission a été parachevée par la division en deux courants de la mouvance indépendantiste : Cuncolta et MPA (Mouvement pour l’autodétermination) et, in fine, il y a eu des affrontements qui ont tué quinze militants .

L’Union du Peuple Corse (UPC) a tenté une alliance électorale, en 1992, avec la Cuncolta, au sein de Corsica Nazione mais l’échec a été au rendez-vous en 1994 bien  que l’ensemble de la mouvance nationaliste ait recueilli 25 % des suffrages et obtenu 13 élus. Le FLNC Canal historique avait voulu régenter la démarche d’union.

Le FLNC Canal habituel a prononcé sa dissolution en janvier 1997, laissant alors son rival maitriser la violence clandestine.

Le mouvement nationaliste modéré a, toujours dans une optique de rassemblement, tenté un rapprochement avec Corsica nazione en 2004 mais  le FLNC a rompu la trêve qui avait servi de socle à l’accord. Le groupe » Unione Naziunale » de huit élus, à l‘Assemblée de Corse, s’est divisé en deux, en Octobre 2007 : un groupe « Chjama-Naziunale et PNC » (5 élus) et un groupe Corsica Nazione (3 élus).

– Quel regard portez-vous aujourd’hui  sur votre trajectoire personnelle ?                           

– sur le bilan de votre lutte ?

Réponse : Le retour sur le passé montre un très long parcours, accompli avec des femmes et des hommes, militants, peu avares de leur temps, de leur argent, de leur sécurité. Sans eux, rien n’aurait été possible et pourtant les règles de la médiatisation les ignorent !!!  Mais, je me suis aussi beaucoup battu, côte à côte avec des gens d’opinions différentes, dans de très nombreux Collectifs où j’ai appris à travailler avec les autres et où j’ai évité l’auto-intoxication, classique dans les mouvements refermés sur eux-mêmes. L’école militante reste une voie privilégiée de l’engagement, de la formation, de la responsabilité et surtout de la volonté. D’autres structures nationalistes et non- nationalistes ont accompli leur part du chemin.

Au début de la lutte, en 1960, la Corse était authentiquement corse, à la limite du sous-développement, avec un système claniste malthusien et un Etat dominateur et méprisant. Il n’existait pas d’esprit revendicatif et les premières démarches relatives à une autonomie de gestion suscitèrent étonnement et interrogations. Progressivement, grâce aux luttes de terrain, nous avons convaincu le peuple de l’existence d’un véritable problème de colonisation et de la nécessité de lutter, parfois durement. D’emblée, nous avons beaucoup sollicité la diaspora avec « le Comité de vigilance et d’action corse ».

Objectivement, nous sommes passés, en quarante ans, de la léthargie pré-mortem à l’engagement et aux premiers résultats. Le rejet du Schéma Aménagement de la Corse en 1972, la création de l’Université en 1981, la réapparition de la langue corse, sans oublier les différentes évolutions institutionnelles, même si elles sont insuffisantes, ainsi que la participation, chaque jour plus grande, de la mouvance nationaliste  aux différents échelons électifs, essentiellement municipaux. Le peuple corse de l’île et de la diaspora a désormais pris conscience de l’ampleur et de la gravité du problème. Les progrès enregistrés sont dus surtout aux luttes du mouvement national, mais on ne peut méconnaître et sous-estimer la forte implication  de toutes les forces du changement et du progrès.

– Comment jugez-vous les différentes négociations  qui ont jalonné l’histoire de votre lutte ?

Réponse : Une lutte aussi longue est parsemée nécessairement d’échanges et de contacts ; ainsi par exemple, j’ai rencontré Mauroy et à trois reprises François Mitterrand. Cela fut relativement infructueux, car il gérait la crise et ne voulait rien céder en Corse, sur l’essentiel, d’où ses deux statuts médiocres. Je n’ai pas convaincu davantage  Jospin qui a accordé le «Statut de Matignon » – prolongé par Sarkozy- très en deçà des nécessités de la Corse moderne. L’Etat refuse la dimension nationale de la « question corse » car la demande nationaliste, émiettée, peu efficace, dépourvue d’une véritable stratégie, lui a facilité la tâche. A ce jour, il n’y a pas eu de véritable négociation sur l’avenir de la Corse.

– Quel règlement politique vous paraît le mieux adapté à la situation actuelle de votre Pays ?

Réponse : La procédure de « Etats Généraux » me semble la plus adaptée pour résoudre définitivement la crise multiforme que nous vivons.  Il est indispensable que les nationalistes de toute obédience, en liaison et à égalité avec toutes et toutes les forces vives et les forces de progrès – sans oublier la diaspora-, organisent, dans le respect total de leur diversité, voire de leur antagonisme lié notamment à l’existence de la clandestinité, un constat objectif de la situation corse. Puis, il leur appartiendrait de fixer ensemble des objectifs et d’arrête une stratégie.

Alors, viendra le temps de la négociation avec l’Etat. Elle doit être complète, globale, après un constat contradictoire, elle comprendrait notamment le chapitre des Institutions puis tous les problèmes graves : identité du peuple corse, langue et culture corse, statut de la terre, citoyenneté régionale, développement durable et surtout la démocratie qui nous permettra de nous épanouir dans le monde méditerranéen et dans l’Union Européenne. IL va de soi que le rapprochement rapide des prisonniers politiques est la condition de base du dialogue, en attendant leur libération définitive. Partie intégrante du problème, ils feront inévitablement partie de la solution.

Le moment est venu que les deux parties,  l’Etat et la Corse, cherchent et trouvent une solution juste, équitable, conforme à l’intérêt des parties.  Elle seule installera définitivement la paix et scellera le nouveau contrat.

  1. c) Approche géopolitique

– Qu’ont apporté selon vous à votre lutte, les relations et rencontres publiques  (telles les journées internationales de Corte, en Corse, ou autres réunions et colloques ailleurs) entre les mouvements Irlandais, Basque et Corse et vice-versa ?

Réponse : L’internationalisation de la lutte fut très précoce pour l’ARC, dès 1970, car, ne disposant pas d’une branche clandestine. Confrontés à un système politique anti- démocratique qu’il était impossible de vaincre par les urnes, le recours à l’opinion publique française et internationale a été une nécessité impérieuse. Il est impossible d’attribuer, dans le progrès des luttes, la part relative à chaque démarche spécifique, car il y a eu une forte intrication des différents facteurs (manifestations, élections, internationalisation….), nous avons toujours suivi, avec un vif intérêt, les conflits basque et irlandais parce qu’ils étaient emblématiques de luttes d’émancipation nationale, de la force de ces  deux Résistances mais aussi de l’intransigeance britannique et espagnole. Nous n’avons jamais copié les autres luttes car chacune avait ses considérations particulières. Et les modèles ne sont pas transposables.

Nous avons eu très tôt des contacts avec le PNV, avec les forces autonomistes en Europe (Association européenne de Libre-échange), ave les écossais, les Gallois , les Catalans, …….

– Au-delà de ces relations officielles, avez-vous eu ou avez-vous connaissance de liens ou d’échanges entre les uns et les autres au niveau du mouvement clandestin (échanges au plan humain, technique ou militaire plus ou moins structurels) ?

Réponse : Je n’ai jamais eu connaissance de contacts, d’échanges au niveau clandestin entre les structures d’émancipation.

– Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la situation en Corse et en Irlande (ou en Irlande et au Pays Basque, ou en Corse et au Pays Basque) et sur les deux luttes qui y sont menées ?

Réponse : Je pense que le problème irlandais est arrivé à maturité puisque, depuis quelques années, l’arrêt de la violence politique et le processus d’émancipation sont allés de pair.  Il y a encore beaucoup de travail mais le but est en vue.

Le Pays basque n’évolue pas de manière aussi satisfaisante. On peut se demander si, en réalité, les oppositions idéologiques totales entre, d’un côté le mouvement nationaliste basque indépendantiste radical – composantes publique et armée- et de l’autre les Espagnols, le PNV et l’Union européenne, n’empêchent pas la naissance d’un processus d’émancipation solide, fiable.

La Corse est, selon moi, dans le sas d’une évolution favorable, à moyen terme, car l’opinion publique locale s’est désormais appropriée les thèmes majeurs de la revendication nationale et rien ne s’opposera durablement à une évolution positive, à condition de rester vigilants, de garder le même esprit offensif et de se préparer au nécessaire compromis.

– Avez-vous eu connaissance d’un soutien quelconque au plan international à votre lutte (financier, logistique, matériel, militaire…ou simplement politique) ?

Réponse : Depuis mon engagement au début des années soixante,  je n’ai, dans les différents mouvements auxquels j’ai appartenu, eu aucune pratique de ce type ni connaissance de tentatives en ce sens.

– Quelles incidences ont eu sur votre lutte la fin de la guerre froide et de la Bipolarisation ? (chute du mur de Berlin) et les évolutions qui s’en sont ensuivies ?

Réponse : Les incidences internationales de tels évènements sont aisées à identifier. Par contre, l’appréciation est difficile dans le cadre de nos luttes. La décolonisation a abattu, enfin,  le principe de domination d’une minorité de Pays. La chute du Mur de Berlin a montré que l’impossible est possible. Cela a agi certainement au niveau des consciences, des comportements mais peu au niveau opérationnel.

– Quels sont, selon vous, à l’heure de la mondialisation, les principaux réajustements à entreprendre pour ces Nations sans Etat ?

Réponse : Il est très difficile de dégager une stratégie efficace au niveau des Nations sans Etat, car les situations sont diverses, les environnements spécifiques particuliers, et pourtant, il existe là une piste d’action commune afin de dégager une force conséquente d’analyse et de propositions qui permettrait de porter cette problématique au niveau de l’Union Européenne notamment.  Il existe à ce niveau, un terreau très favorable pour promouvoir cette cause.

– Que pensez-vous de la Constitution européenne et de ses institutions  actuelles, et comment concevez-vous la place de votre Nation dans leur cadre ?

Réponse : La Constitution européenne a été rejetée par référendum en France, à mon sens, davantage pour des raisons de politique intérieure que pour son contenu intrinsèque.  Ceci dit, l’Europe a confirmé les Etats-Nations qui étaient hostiles à toute évolution vers des pouvoirs locaux, comme la France, l’Angleterre, l’Espagne notamment et comme par hasard, ces trois Pays ont eu des empires coloniaux.

On ne peut pas oublier  que l’Europe actuelle – critiquée pour sa bureaucratie et ses lacunes sociales- est celle des Etats certes, mais aussi qu’elle compte quatre vingt trois Statuts d’Autonomie et 250.millions d’Européens qui vivent dans le régionalisme ou le fédéralisme politique. Ce dernier point me semble une bonne option pour l’avenir même si les crises, l’élargissement et les égoïsmes nationaux ont ralenti cette évolution, inéluctable à terme.

Je pense que les « Nations sans Etat » ont intérêt à adopter une stratégie convergente vers le fédéralisme. Elles gagneraient en force, en représentativité. Le système leur permettrait d’exercer pleinement leurs compétences et de déléguer à l’échelon fédéral, d’autres domaines comme les Affaires Etrangères, la Monnaie ou la Défense.

– A l’heure du terrorisme islamiste, l’action armée dans votre pays paraît-elle devoir réajustée, abandonnée ?

Réponse : le terrorisme en général, par sa violence, son imprévisibilité  et, à cause de la transmission immédiate de l’image dans le monde entier, crée un traumatisme, une angoisse qui rendent sa pratique intolérable à l’immense majorité de la population. Il n’a plus de distinguo entre les moyens violents utilisés dans les luttes basque et corse et ceux du terrorisme international. Il y a rejet global. Il faut abandonner le terrain de la lutte armée  – je ne l’ai jamais utilisée ni préconisée-  car il est relativement  inefficace et surtout contre-productif.

– Dans quel cadre idéologique – socialisme, social-démocratie, libéralisme- insérez-vous votre démarche aujourd’hui ?

Réponse : Je pense que l’économie de marché est, pour l’heure, le meilleur système  mais que la dictature du marché, les excès du libéralisme sauvage doivent être prévenus au maximum et le cas échéant sanctionnés. Je suis d’orientation sociale-démocrate, à forte connotation sociale.

Docteur Edmond Simeoni